Histoire Il y a 200 ans on s'interrogeait déjà sur les effets des déboisements

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Quand les anomalies du climat inquiétaient déjà il y a 200 ans

14/04/2021

Le changement climatique est actuellement un enjeu majeur de notre société. Il y a 200 ans, en 1821, après plusieurs années de fortes gelées et d'inondations, on s'est interrogé pour la première fois sur le lien possible entre la déforestation importante et ces variations du climat.

En 1821, la France est en pleine période de Restauration monarchique après l’exil de Napoléon Ier à Sainte-Hélène en 1815. Les trente années qui viennent de se dérouler ont bouleversé la propriété foncière et désorganisé la gestion forestière. En 1816, la forêt française a atteint sa plus faible superficie avec 1 300 000  ha contre 3  000 000  ha  en 1795. Suite à l’éruption du Tambora en 1815, la France a subi une année sans été avec des pluies diluviennes qui ont ruiné les récoltes et occasionné des disettes en 1816 et 1817. Le froid a perduré, et les oliviers du sud de la France sont victimes du gel en 1819 et 1820.

Et si cette variation du climat était due aux déboisements ?

La situation est si catastrophique que le comte Siméon, alors ministre de l’Intérieur de Louis XVIII, profite de la séance de l’Académie royale des sciences du 25 avril 1821 pour adresser une circulaire à l’ensemble des préfets : « Messieurs, depuis quelques années, nous sommes témoins de refroidissements sensibles dans l'atmosphère, de variations subites dans les saisons et d'ouragans ou d'inondations extraordinaires auxquels la France semble devenir de plus en plus sujette. On l'attribue en partie aux déboisements des montagnes, aux défrichements des forêts, au défaut d'abri qu'éprouvent nos campagnes et à l'absence des obstacles naturels qui s'opposaient jadis aux vents et aux nuages du nord et de l'ouest. [...] »

La mission est précise : les préfets doivent procéder au recensement détaillé des forêts françaises et rendre compte des modifications météorologiques depuis les 30 dernières années. Cela s’apparente à une étude d’impact.

Des constats parfois contradictoires

Le moins que l'on puisse dire, c’est que les destinataires de cette circulaire se sont en majorité retrouvés désemparés par cette demande. Dans son fonds d'archives, Météo-France détient une grande partie des réponses préfectorales. L’hétérogénéité des réponses témoigne de la diversité des préoccupations des préfets. Certains ont pris leur mission à cœur en fournissant, après avis de personnalités reconnues, des réponses sur plusieurs pages. D’autres ont tout simplement ignoré la demande du ministère à l’instar du sous-préfet d’Embrun qui répondra à l’une des notes de rappel ainsi : « Il faut cesser ces folles demandes... ».

Certaines réponses de départements pourtant limitrophes sont incohérentes. C’est le cas pour le Gers et la Haute-Garonne. Le premier écrit : « On estime, en général, que la température est infiniment plus variable qu'autrefois et que l'ordre des saisons est interverti » alors que le second se montre plus sceptique : « Il faudrait d'abord être bien fixé sur l'existence des effets avant de prétendre en connaître la cause. Ces effets sont attestés par beaucoup d'hommes avancés en âge qui peuvent comparer le passé au présent, mais comme le mal actuel est toujours celui qui est le plus frappant, ce témoignage me paraît insuffisant ».

Parmi les 42 réponses reçues par le ministre Siméon, sur les 86 souhaitées, la plupart reconnaissent tout de même des variabilités atmosphériques anormales, sans pour autant les relier aux disparitions des forêts. Certains affirment que : « De si petites causes ne peuvent pas avoir de si grands effets. ». Si les déboisements sont jugés plus ou moins catastrophiques selon les préfectures, les défrichements qui remplacent des forêts au profit de pâturages ou cultures, sont considérés unanimement comme des fléaux provocants une forte érosion des sols. Cependant, dès qu'il s'agit de relier de façon probante les phénomènes météorologiques et les modifications intervenues dans l'occupation du sol forestier, les préfets se réfugient dans l’absence de données chiffrées pour éviter de se prononcer. Seuls quelques préfets, comme celui de la Charente-Inférieure, proposent des solutions concrètes pour pallier ce manque, comme celle de créer un réseau d’observations météorologiques quotidiennes.

Des conclusions limitées

Le 16 février 1824, la commission de l’Académie royale des sciences se prononce enfin. Face à la disparité des conclusions des rapports et le manque de chiffres, elle conclut que « La commission ne peut que vous proposer de mander au ministre qu'elle n'a pas trouvé de preuves assez positives, ni assez complètes des faits contestés, pour qu'elle puisse émettre une opinion ». Malgré tout, ces travaux ne resteront pas vains : les investigations consacrées à l'impact des déboisements sur le climat débouchent en effet sur des propositions immédiates de reboisement, la création de l'École forestière à Nancy en 1824 et la promulgation du code forestier en 1827.

L'organisation d'un réseau d'observations météorologiques demeurera, quant à elle, à l'état de vœu pendant 30 ans : il faudra attendre les dégâts causés par une tempête désastreuse en 1854 lors de la guerre de Crimée pour que Napoléon III demande à Urbain Le Verrier l'organisation d’un réseau synoptique d'observations météorologiques !