Entretiens L'observatoire météorologique du Col de Porte dispose de 60 ans de mesures

Centre d'étude de la neige - Météo-France

Le Col de Porte, témoin du changement climatique en montagne

15/09/2020

Le Tour de France passe aujourd’hui par le Col de Porte. Un site emblématique pour l’étude de la neige à Météo-France qui célèbre cette année ses 60 ans, c'est l'occasion de revenir sur cet observatoire exceptionnel avec Yves Lejeune, chercheur, spécialiste de l’étude de la neige (nivologue) au Centre d’étude de la neige (Météo-France - CNRS) depuis 1993, et Samuel Morin, chercheur, spécialiste de l’étude de la neige, responsable du Centre d'étude de la neige.

L’observatoire nivo-météorologique du Col de Porte fait aujourd’hui référence pour l’étude de l’enneigement dans les Alpes du Nord et plus largement en moyenne montagne. Situé près de Grenoble, en plein cœur de la Chartreuse, à 1325 mètres d’altitude, l'observatoire célèbre aujourd’hui ses 60 ans, livrant ainsi une chronique fiable de l’évolution du climat en montagne.

En 60 ans, le manteau neigeux a diminué en moyenne de 37,7 cm et la température a augmenté de 1,01°C au Col de Porte.

Qu’est-ce qui rend ce site du Col de Porte exceptionnel ?

Yves Lejeune : " Le site du Col de Porte a ouvert l’hiver 1960-1961, avec dès le départ des premières mesures réalisées par des météorologues. Il permet ainsi de disposer de 60 ans de recul sur l’évolution du climat, avec des observations fiables. Cela en fait une référence en moyenne montagne, unique en Europe ! 
Ce site de pleine nature n'a connu aucun bouleversement anthropique local majeur sur les soixante dernières années. Il est resté préservé au cours des soixante dernières années de toutes formes de constructions susceptibles de nuire à la qualité des mesures.

Doté d'une instrumentation à la pointe, en accord aux recommandations de la veille climatique internationale, il bénéficie d'une surveillance humaine continue. 
Ainsi, il fournit une chronique de très bonne qualité des conditions météorologiques, de la température, des précipitations, mais aussi de l’état de l’enneigement en moyenne montagne. C’est un site qui dispose d’un historique très long, avec 60 années de mesures, ce qui permet d’avoir un recul important sur l’évolution climatique dans les zones de montagne."

En 60 ans cependant la science a évolué, le site aussi… Pouvez-vous nous retracer l’histoire du Col de Porte et de ses missions ?

Yves Lejeune : " Sa vocation initiale était de comprendre comment évoluait la neige sous l’effet de telle ou telle conditions météorologique. ll faut savoir qu’à l’époque, on s’intéressait encore peu à l’étude de la neige. 
L’avalanche de Val d’Isère en février 1970 a marqué un tournant pour la nivologie. L’État a alors confié à la Météorologie nationale, l’ancêtre de Météo-France, le fait d’estimer la qualité du manteau neigeux pour prévoir le risque d’avalanche.
Dans les années 1960, on mesurait la hauteur de neige à la perche, aujourd’hui on utilise des capteurs ultrason et laser ! 56 paramètres étaient observés à l’époque, contre plus de 250 aujourd’hui… "

Samuel Morin : " Le site a effectivement énormément évolué à mesure qu’évoluait la nivologie, nourrie par des progrès technologiques. On mesure aujourd’hui classiquement la température, les précipitations avec différents types de capteurs, l’épaisseur du manteau neigeux, le stock de neige . On utilise des dispositifs innovants pour évaluer par exemple la fonte du manteau neigeux en pesant l’eau qui s’écoule à la base du manteau neigeux. On mesure aussi le rayonnement solaire et infrarouge à la surface de la neige… L’idée est de mesurer l’ensemble des variables du manteau neigeux, pour mieux comprendre son évolution, en prairie mais aussi en forêt, en tenant compte de ses interactions avec la végétation environnante.

Le Col de Porte est un site remarquable, à vocation européenne. Il existe des sites comparables comme celui de Davos en Suisse qui sert d’indicateur pour la haute montagne. On a aussi d’autres longues séries en Autriche, en Italie… Cela permet de disposer d’un échelonnement des mesures en fonction de l’altitude et de mesurer l’ampleur des changements des conditions d’enneigement sur l’ensemble de l’arc alpin."

De 56 paramètres observés il y a 60 ans, on est passé à plus de 250 mesurés aujourd’hui… 

Quelle évolution du climat constate-t-on ainsi avec soixante ans de recul ?

Yves Lejeune : " Au fil des décennies, la limite pluie-neige remonte avec la hausse des températures. À l’observatoire nivo-météorologique du Col de Porte, en 60 ans, le manteau neigeux a diminué en moyenne de 37,7 cm et la température a augmenté de 1,01°C. Il y a plus de précipitations pluvieuses, moins de précipitations neigeuses. 60 ans après l’ouverture du site, le climat du Col de Porte est comparable à celui que l’on avait alors au village du  Sappey, situé 300 m plus bas…"

Samuel Morin  : " On constate  un réchauffement particulièrement marqué, avec une baisse de l’enneigement moyen en hiver. On a perdu 30 à 40 % de l’épaisseur moyenne de neige de la saison hivernale au Col de Porte depuis les années 1960 !
L’enneigement est très variable d’une année à l’autre, mais on observe de plus en plus d’hivers peu enneigés, de moins en moins d’hivers bien enneigés. Et ça, c’est représentatif ! Cette tendance est cohérente avec ce que l’on a ailleurs, à basse et moyenne altitude, que ce soit dans les Alpes, les Pyrénées ou en moyenne montagne.
On peut parler d’un signal climatique. On mesure une baisse des précipitations neigeuses qui, conjuguée à la hausse des températures, entraîne une réduction de l’enneigement  : il y a moins de précipitations neigeuses pour alimenter le manteau neigeux qui fond aussi plus rapidement sous l’effet de la hausse des températures. "

Et en été, comment évolue le climat de montagne ?

Samuel Morin : " On constate aussi une tendance très forte en été sur l’augmentation des températures et la baisse régulière des précipitations, qui provoque des sécheresses de plus en plus sévères. Parmi d’autres conséquences, les glaciers reculent, car ils fondent et s’amincissent de plus en plus pendant l’été, avec des conséquences en cascade sur les ressources en eau, les risques naturels, la faune et la flore des territoires de montagne. "