Planète  Jamais, depuis le début des relevés, une saison des ouragans sur l'Atlantique n'avait compté autant phénomènes nommés

Météo-France

Ouragans : une saison 2020 record

20/11/2020

Eta, puis Iota ont frappé l’Amérique centrale au mois de novembre. Jamais, depuis le début des relevés, une saison des ouragans sur l'Atlantique nord n'avait compté autant de phénomènes nommés. La saison cyclonique 2020 n’est pas encore achevée mais un bilan provisoire peut déjà être dressé sur son caractère exceptionnel. Fabrice Chauvin, chercheur Météo-France au Centre national de recherches météorologiques, revient sur cette saison record.

En quoi la saison cyclonique 2020 qui s’achève dans l’Atlantique nord est-elle exceptionnelle ?

Jamais, depuis le début des relevés, une saison des ouragans sur l'Atlantique n'avait compté autant de phénomènes nommés. Avec Iota, 30 phénomènes ont été baptisés cette saison 2020 dans le bassin atlantique nord. Le précédent record absolu du nombre de tempêtes tropicales, détenu par la saison 2005, était de 28, dont 15 ouragans. On compte déjà 30 systèmes dont 13 ouragans, au 18 novembre de cette année. La saison n'est pas encore achevée et de nouveaux systèmes peuvent encore se développer.
La fin de saison s’est avérée particulièrement active puisque parmi les 6 cyclones majeurs observés, 4 sont nommés par une lettre grecque. Les lettres grecques sont utilisées lorsque les 21 noms de la liste de l’Organisation mondiale de la météorologie (OMM) sont épuisés.
Le mois de septembre a été le mois le plus actif jamais enregistré, avec 10 systèmes, dont 4 ouragans. Avec ses 13 ouragans dont 6 majeurs, 2020 se place à la seconde place après 2005.

Le mois de septembre a été le mois le plus actif jamais enregistré.

Néanmoins, lorsqu’on considère l’énergie cinétique que les cyclones ont généré sur le bassin océanique, 2020 ne se place qu’à la 6e place dans la base de données des cyclones observés.
Parmi les autres caractéristiques de 2020, c’est la 6e année consécutive où la saison a démarré avant sa date officielle (1er juin). 

Pouvait-on s’y attendre ?

La forte activité de cette saison 2020 avait été relativement bien prévue car dès le mois de mai, les différents centres émettant des prévisions saisonnières prévoyaient une activité supérieure à la normale, alors même que La Niña actuelle n’en était qu’à ses balbutiements. Avant même le démarrage officiel de la saison cyclonique, deux tempêtes tropicales avaient déjà sévi.

Ce démarrage a été vite freiné par un épisode historiquement fort de poussières sahariennes (Saharan Air Layer) : une bouffée de poussières désertiques arrachées du sol par des épisodes de vent particulièrement intenses, puis transportés jusqu’au-dessus de l’océan Atlantique pour être repris par les alizés. L’épisode qui s’est produit en juin a obscurci le ciel de l’Atlantique tropical pendant la seconde moitié du mois, détruisant toute activité cyclonique par un apport d’air extrêmement sec. Ce même épisode a touché le Texas le 26 juin, entraînant une dégradation de la qualité de l’air et des problèmes de santé.

Dès cet épisode achevé, l’activité a repris de plus belle pour aboutir à ce nombre record de 30 tempêtes tropicales en une seule saison.

Comment expliquer cette saison record ?

La Niña.- Lorsqu’un record climatique s’établit, on cherche à en comprendre les causes. L’évènement La Niña en cours contribue à cette activité cyclonique accrue. En effet, La Niña se traduit par des eaux particulièrement froides sur le centre et l’est de l’océan Pacifique tropical. L’activité pluvieuse a alors tendance à se décaler vers l’ouest, vers l’Indonésie, sur les eaux les plus chaudes du globe. Ce décalage s’accompagne d’un changement dans la circulation atmosphérique qui induit des conditions favorables à la formation cyclonique sur l’Atlantique. 

Des mers chaudes.- L’activité cyclonique a aussi trouvé cette saison un réservoir énergique dans les eaux anormalement chaudes de la surface de l’océan. L’anomalie de température de surface de la mer dans l’Atlantique  tropical sert directement de carburant aux systèmes dépressionnaires qui sillonnent cet océan. Les anomalies enregistrées cette année, entre 10 et 20° N, pour juillet, août et septembre par rapport à la période 1950-2020 sont d’environ 0,6 °C, 0,5 °C et 0,4 °C, ce qui, à l’échelle d’un bassin, est assez élevé. Lors de la saison record 2005 toujours record en terme d’intensité des systèmes, les anomalies de températures des eaux de surface étaient de 0,9 °C, 0,7 °C et 0,6 °C en juillet, août, septembre. 

Ondes d'est africaines et fortes pluies au Sahel.- À noter, cette année, une très forte anomalie de pluies au Sahel. Les pluies au Sahel ont longtemps été considérées comme associées à l’activité cyclonique, notamment à la formation d’ouragans majeurs. Au cours de l’été, l’Afrique de l’Ouest est parcourue par des ondes (Ondes d’est africaines) qui sont des perturbations de grande échelle, d’une périodicité d’environ 5 jours, qui se déplacent vers l’ouest à une vitesse d’environ 30 km/h. Lors de leur passage sur les îles du Cap-Vert, certaines ondes dégénèrent en cyclones, d’où le nom de cyclones cap-verdiens qui leur est attribué. Le mécanisme de formation de ces cyclones ainsi que leur lien avec ces ondes reste un sujet d’étude. 

Peut-on attribuer le nombre exceptionnel de cyclones cette année au changement climatique ?

La question de l’impact possible du changement climatique sur la tendance observée depuis plusieurs années dans le nombre d’ouragans reste en grande partie non résolue. Deux raisons expliquent cette difficulté à associer l’augmentation récente des ouragans au réchauffement climatique anthropique.
La première, c’est que l’océan Atlantique présente un mode de variabilité spécifique* , l’AMV (pour Atlantic Multi-décennal Variability), à l’échelle de quelques dizaines d’années.

Il est, pour l’heure, très difficile de conclure sur la contribution du réchauffement climatique à l’évolution récente du nombre d’ouragans.

Ce mode de variabilité consiste en une succession de phases d’anomalies positives et négatives des températures de surface de la mer de l’Atlantique nord. Les décennies 1979-1980 ont été concernées par une phase négative de l’AMV. En conséquence, l’activité cyclonique sur l’Atlantique était affaiblie, de même que la mousson africaine. À noter que cette période correspond aux grandes sécheresses qui ont touché le Sahel à cette époque, causant des ravages sur les populations locales. À partir de la moitié des années 1990, l’AMV est entrée dans sa phase positive et le nombre de cyclones a augmenté, de même que les pluies au Sahel. Nous nous trouvons actuellement dans la phase positive de ce mode. Ainsi l’AMV imprime, par elle-même, une forte tendance sur l’activité des ouragans depuis les années 1970-1980. 
Avec une seule branche (ascendante) de la fluctuation de l’AMV, il est difficile de mesurer sa contribution dans la régulation de l’activité cyclonique. On pourrait objecter que nous disposons de mesures de température de surface de la mer et du nombre de cyclones depuis plus d’un siècle. 
Mais il est malheureusement notoire, et c’est la seconde raison, que la base de données d’observation des cyclones sous-estime le nombre de phénomènes au moins jusqu’à l’avènement des observations satellitaires dans les années 1970. Ainsi, il existe une tendance purement artificielle du nombre de cyclones dans les bases de données observées.

Dans ce contexte, il est difficile d’aborder le rôle qu’aurait pu jouer le changement climatique dans les tendances passées de l’activité des ouragans. D’autant que, de plus en plus d’études avancent le rôle des aérosols anthropiques sur le climat de l’Atlantique, avec la baisse marquée de leurs émissions, suite à l’adoption de nouvelles normes d’émissions dans l’industrie et le transport depuis les années 1980. Cette diminution a eu pour effet d’augmenter le rayonnement solaire incident dont le premier effet est de réchauffer la température de surface de l’océan. Ainsi, malgré un besoin sociétal marqué, il est, pour l’heure, très difficile de conclure sur la contribution du réchauffement climatique à l’évolution récente du nombre d’ouragans.

* On entend par variabilité d’un phénomène climatique, tout type de fluctuation de ce phénomène autour de son état moyen ; cela inclut toutes les échelles de temps, de la saison au siècle.
 

 

Que peut-on dire de l'évolution future des ouragans ?

Les conclusions du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sur l’évolution future de l’activité cyclonique peuvent se résumer ainsi :
    - le nombre de tempêtes tropicales à l’échelle globale devrait diminuer légèrement dans les projections futures, ce qui peut paraître contre-intuitif mais s’explique par des changements dans la circulation générale de l’atmosphère ;
    - ces mêmes projections indiquent une tendance à la hausse de la proportion de cyclones intenses avec, néanmoins, un degré d’incertitude plus élevé.

Les ouragans du futur seront accompagnés d’une augmentation substantielle des pluies.

À l’échelle du bassin atlantique, les projections sont trop disparates pour déterminer une tendance quelconque.

Seul point sur lequel tous les modèles s’accordent, à l’échelle globale comme régionale : les ouragans du futur seront accompagnés d’une augmentation substantielle des pluies. La contribution de celles-ci aux pertes humaines est loin d’être négligeable et devrait faire l’objet d’attention pour le futur.